Les dits du corbeau noir

NOUVELLE : UNE ENFANCE AU "VAL" 1/3 (AVRIL 2013)

Une ENFANCE AU VAL   Entre feuille et écume….     Bran du  Avril 2013  (A François Garoche, mon Grand Père)   Le Val en question, c’est le Val André anciennement la plage de St Symphorien.

Cela fait bien longtemps à ce jour, mais pas si longtemps en cette demeure du cœur qui fait mémoire d’enfance….A sept ou huit ans, qu’importe l‘âge, venu vivre en ce rivage armoricain près de mes grands parents maternels, je délaissais très rapidement, très naturellement,  le tableau noir de mes années de « titi parisien » pour le tableau immensément vert et mouvant de l’océan et des landes…

J’avais là, à mon entière disposition, une multitude de cachettes qui constituaient chacune une partie de mon fabuleux trésor : Là un trou à homard et sans doute à proximité un congre attendant avec grande patience son futur repas…. Ici des amas de coquillages multiformes et multicolores que je ramenais chez grand père et grand-mère qui passaient leur hiver à en faire, très méticuleusement, des poupées, des canards, des cigognes, des danseuses persanes selon la fantaisie et l’inspiration de l’instant…

Ailleurs encore, dans la prairie humide, il y avait une coulée de saules assez grands et proches pour me permettre de sauter tel un  gibbons (vu au zoo) d’un arbre à l’autre avec l’insouciance de ces héros qui ignorent leur héroïsme même en se jetant sans aucune appréhension dans le vide et pour leur seul plaisir…

Les Monts Colleux couverts d’ajoncs, de genêts, de clématites, de prunelliers, de lauriers, de fenouils, d’herbes tremblantes, colonisés par des grillons jouisseurs de soleil, m’offraient autant de repères que ma petite taille me permettait d’atteindre en passant sous les plus basses branches sans trop m’écorcher les genoux…. A l’intérieur de ces arbustes protecteurs qui me cachaient  aux yeux inquisiteurs du monde, j’avais mes îles de mousses et d’herbes tendres où je m’allongeais, me roulais, batifolais comme un lapereau dans le printemps jaune et verdoyant de mon îlot breton…

Je connaissais les trois pins maritimes, isolés dans le landier, à l’odeur forte qui me servaient de vigie pour guetter, à l’automne, le passage répétitif et régulier de deux jeunes écureuils ; le plus jeune allant à la suite de son père…

Quand venait avril et ses chatons pendus aux branches, je faisais une potion magique dans laquelle je trempais le bout de mes lèvres, car elle était d’une amertume certaine et n'était pas fameuse pour tout dire, mais cela suffisait, dans mon imagination déjà très développée, à me donner des forces d’un « superman » de bande dessinée pour monter en haut du grand peuplier que le vent faisait pencher à m’en donner le vertige… Hélas, Léontine (une tante voisine) m’ayant aperçu de son jardin couru prévenir la grand-mère qui était à son tricot et à son café… Cela me valut, de la part du pépé en colère, un coup de casquette bien sonné derrière la tête et une avalanche de prénoms qui m’étaient spécialement destinés à ces occasions  : «  Sacré goule de ribotte, sacré rastaquouère, sacré Jean Nigaud…  » J’acceptais bien volontiers ce légitime courroux et ces attributions qui gardaient quoi qu’il en soit pour moi un caractère « sacré » !….

Il y avait aussi un cloître sur le haut de Plénéuf ; une espèce de tourelle en mauvais état qui terminait un haut mur d’enceinte en partie délabré, mais à cette heure cela pouvait très bien ressembler à un donjon doté d’un fidèle archer armé d’un arc et de flèches faites avec des tiges sèche de fenouil au bout desquelles pointait une grande épine de prunellier sauvage ; une arme redoutable comme on peut s’en douter et qui aurait pu faire de nombreuses victimes en cas d’agression !…

Dans cette malle aux trésors reposait aussi la passe aux anguilles dans l’étang de Dahouët ; une expérience non renouvelée vu les difficultés pour récupérer l’hameçon que la bestiole s’ingéniait à avaler tout entier en se tordant dessus et en m’engluant les mains d’une substance poisseuse collante au possible quand j‘essayais en vain de le récupérer ! 

Heureusement la mer ne manquait pas alors de poissons et les roches, de crabes et de coquillages bien plus faciles à attraper quand on a été à bonne école… Celle, religieuse de la Communauté, étant allégrement remplacée par une autre que j’appelais l’école des éperlans et des maquereaux, ces deux derniers poissons constituant l’une de mes pêches favorites…

Pour l’apprentissage, c’était très simple ; il suffisait de bien regarder comment faisaient les autres et surtout les « anciens » lesquels se méfiaient de nous car nous avions vite repairé, malgré leurs ruses parfois grotesques, leurs endroits favoris : rochers à ormeaux et à oursins,  à pieuvre ou à étrille, grèves pour les palourdes, les coques, les pétoncles, les couteaux, les langues rouges, pierres à dormeurs, mares ou anciens pièges pour les rougets emprisonnés au baissant, prairies à praires et à bigorneaux, anses pour les araignées de mer venues pondre à la côte dès la fin mai….

Les gamins d’ici apprenaient vite, bien plus vite que l’orthographe ou les mathématiques !…
Ils connaissaient par cœur la pêche aux lançons ensablés par grand vent, la dérive des coquilles St Jacques rabattues sur le sable après la drague, les coefficients des marées autorisant selon leur importance des accès aux moules sur l’ilot du Verdelet et à son extraordinaire garde manger…

Fin mars, c’était la  période où l’on posait des « berlets » sur le sable à marée basse ; ces lignes de fonds appâtés avec de la « chatte », des peaux argentées de maquereaux ou d’orphies ou , le plus souvent des néréides qu’il fallait « vider » en se tâchant les doigts d’une couleur peu ragoutante et difficile à nettoyer…    On pouvait espérer alors, si les crabes ou les mouettes et goélands n’étaient pas passés par là, attraper du bar, du mulet, des plies et beaucoup            d’algues !….

C’était harassant et cela sollicitait beaucoup d’efforts ne serais-ce que pour sortir les vers du sable où ils s’enfonçaient très rapidement et profondément dès notre premier coup de pelle…
Ramasser dans le havenet du « pouillot », de la crevette quasi microscopique, demandait des heures à pousser le filet devant soi en étant immergé jusqu’au ventre et ce, quelque soit la température de l’eau, mais les mulets en raffolaient, alors on transpirait ou on grelottait un maximum !! 

Faire provision d’huitres, voir de quelques « pieds de cheval », de moules et autres pêches miraculeuses, impliquait des épaules solides et les nôtres croulaient sous la hotte surchargée…     Il fallait ramener tout cela à la maison , certes, la  dite maisonnée se réjouissait de toute cette provende bon marché qui améliorait singulièrement l’ordinaire fait de lard, de soupe, de lait ribot, de patate, de riz , de pâte, de légumes du jardin et  de « gaufres »
(galettes de sarrasin)  le vendredi, mais la lanière en cuir nous cisaillait la chair et le chemin était bien long jusqu’à l’Allée des Coquelicots, même si le « péqueux » n’était pas quelque peu fier de montrer, sous des yeux ébahis, sa profuse récolte !….

Le Grand Père avait appris cela de ses parents... A mon tour, j’apprenais maintenant, l’art de remplir son panier avec ce que la nature dispensait généreusement à qui savait la comprendre, la connaître et la respecter… 

Il n’y avait pas besoin de grandes explications, on passait à l’action sur le terrain… La piqure douloureuse d’une vive ou la pince d’un gros homard ou d’une étrille combattante nous enseignait l’attention et la prudence… De même que la remontée de la marée nous enjoignait à quitter les lieux de pêche pour ne pas se faire encercler comme cela était arrivé à des femmes et des hommes, pourtant du pays, ou à des touristes ignorants et ce,  au grand péril de leur vie…

On savait les dangers évidents que l’on courait à ne pas savoir « lire la mer » et à en ignorer les signes…   La prise en considération provenait aussi de la compréhension qui découlait du respect de la vie et de l’environnement… Grand-père prenait soin de remettre en place toutes les pierres soulevées qui étaient le refuge, le vivier, d’existences multiples qu’elles recelaient et protégeaient du soleil et des prédateurs… Respecter les tailles autorisées pour le ramassage des crabes, des homards et de certains coquillages faisait naturellement partie des leçons apprises ; autant de leçons que je transmettrai bien plus tard à ceux et celles qui en feraient la demande…

Ce rapport d’exception, dès mon plus jeune âge, avec le Livre de la nature allait m’apporter des joies intenses et sans cesse renouvelées, approfondies, partagées….

Je pouvais dire où se pratiquait avec un meilleur succès telle ou telle pêche et ce, de Jospinet à la Ville Berneuf… J’avais comme une géographie individuelle en tête, j’avais arpenté, pratiqué, ces localisations mémorisées et je peux aujourd’hui encore indiquer sur une carte l’endroit assez limité où venaient se nourrir les vieilles, les « tacots  »…

De nos jours, une grande partie de ces richesses a disparu du fait d’une surexploitation des fonds, d’une surfréquentation des roches et des grèves, des mauvaises pratiques opérées, du « braconnage marin », du non respect des réglementations….  Plus d’oursins, plus d’ormeaux, plus de « minards » (pieuvres), presque plus d‘éperlans, les maquereaux se raréfient dans la baie… La liste serait longue de toutes cette manne en voie de disparition…

Le dragage à moins de cinquante mères de la côte par les chalutiers n’est pas rare de nuit bien que cela soit interdit ! Alors que peut-il demeurer quand on tape dans la chaîne alimentaire ? Rembourser les dettes contractées pour l’achat ou la réparation du bateau ne justifie pas des pratiques qui se perpétuent bien que réprimandées et sanctionnées…  Il y a des pilleurs de mer, des petits certes,  mais leur nombre en font des gros !…  Qui pourra reprendre le« bateau du père » et poursuivre l’activité de celui-ci quand le poisson aura déserté la baie ou aura été trop péché ? Même les dauphins, peu présents dans les années cinquante et soixante, s’invitent en de début de troisième millénaire, chez les marsouins (les cochons de mer) pour finir les reliefs de l’ancien festin ne trouvant plus ailleurs de quoi se nourrir avec suffisance !…

L’homme encore une fois scie sans scrupule la branche sur laquelle il est assis comme il sciera, si on ne l’arrête pas avant, l’arbre où se ramifie la branche !…

A cette époque là, je ne pouvais me douter de la raréfaction à venir des espèces ; il y avait abondance dans le panier de la mer… « Quand les St Jean » ou « Lisettes » (jeunes maquereaux) venaient remplir le port de Piègu fin juin, c’était une bonne partie du village, toutes générations confondues, qui venait poser son derrière sur le môle avec la canne à la main, c’étaient les mêmes à se taper joyeusement le derrière la nuit sur la grève animée de rires et de joyeux jurons, quand les lançons étaient annoncés à la grande marée de septembre ; les mêmes encore à la Lingouare à pêcher l’éperlan à la crevette…

C’étaient des assemblées d’une grande convivialité parmi lesquelles rayonnaient la bonne humeur et la gaité, la franche rigolade et les plaisanteries bienvenues… Soixante, quatre vingt personnes et plus parfois, heureuses de se côtoyer tout en remplissant les hottes pour des compléments alimentaires gratuits et fort appréciés…  Quels merveilleux souvenirs d’un « vivre ensemble » authentique devenu plus que rare aujourd’hui !…

L’école de la mer se doublait d’une école du renard qui nous donnait bien de l’avance sur un cursus d’études moins pourvoyeur de bons souvenirs et peu utiles pour nos vagabondages champêtre et forestiers… Nous savions ce qu’était un ragondin, quel était son habitat, ses mœurs et comment l’attraper ( enfin essayer de l’attraper !)… Il en était de même de la connaissance des passereaux que nous essayons aussi de voir de très près ; pinson, bouvreuil, chardonneret, verdier de passage, mésange à longue queue, troglodyte, martin pêcheur, alouette, mais aussi du « plus gros » comme les bécasses, faisans et faisanes, pic épeiche sans parler des oiseaux marins dont nous connaissions le catalogue du littoral par cœur et les oiseaux migrateurs comme les oies bernaches fidèles à leur lieu de repos et de restauration… Les papillons nous étaient connus ainsi que nombres d’insectes et de plantes d’arbustes et d’arbres…

Nous savions fabriquer des cabanes, des outils de pêche pratiques et efficaces, nous raconter des histoires, faire des sifflets dans le sureau, faire « siffler » les brins d’herbe, chercher les « petit gris » (escargots) dans les massifs de buis où au pied des tiges de fenouil, et même aller à la chasse nocturne aux « Goubions» avec un panier à salade et une lampe de poche en imitant son cri de ralliement habituel  :  « Héc!  Hec ! Hec ! Hecque…t'es ?.... Parici ! Parici !»…

J’ai appris lors, beaucoup appris, des choses simples, réelles, élémentaires, pratiques, utilisables pour le rêve comme pour la réalité…  Je pense souvent à cette chance inouïe que j’ai eu de pouvoir vivre cela en toute liberté, avec toute mon « innocence » d’enfant remplissant ses « poches » jouvencelles de fragments de choses et de vies dont l’inventaire précité n’est qu’une petite partie revenue en surface en cet instant d’écriture…

Je reviendrai vers vous avec cette souvenance en souhaitant que vous pourrez alors partager cette douce fièvre qui m’agitait tôt matin dès que je savais pouvoir me lever, enfiler espadrilles ou bottes, selon le temps, la saison ou l’occupation envisagée, et courir vers de fabuleux rendez-vous en ayant chapardé au passage, dans le jardin, quelques pommes encore acides, mais déjà juteuses…

A SUIVRE



17/04/2013
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