Les dits du corbeau noir

3 NOUVELLES : LE CHAT... LE CHIEN... ET LA FLAMME DU PETIT MOINE BRAN DU 04/AVRIL 2010

NOUVELLES: Le «Chat» Bran du 29 avril 2010

St Saturnin de Lucian

A mes petits enfants



Ils étaient tous là, serrés dans l’unique pièce éclairée seulement par le feu de la cheminée…



Flavie, Thérésine, Philomène, Désiré, Rosalie, Adrienne, Rosette, Adeline, Justin, Hippolyte et Adélia constituaient l’ensemble de la population soit quatre foyers…



Les flammes plus ou moins vives selon l’état de la combustion faisaient entrevoir leur visage dans un jeu d’ombre et de lumière relevant, ponctuellement et analogiquement, les caractères des uns et des autres…



On entendait le heurt feutré des grains des chapelets roulant méticuleusement sous les doigts usés, ravinés et râpeux des femmes habituées à laver le linge dans l’eau froide…



Les hommes eux, ne tenant jamais en place, entraient et sortaient…



Ce n’était pas un soir à user de paroles déjà peu prodigues en d’autres circonstances…



Au-dehors, une cigarette succédait à une autre dans un logis assigné une fois pour toute à un recoin des lèvres…

L’un se perdait dans des étoiles fort nombreuses en cette claire nuit de décembre…

Un autre encore manipulait de façon presque maladive la lame d’un petit canif aux plaques argentées…



C’était bien une veillée mortuaire qui rassemblait les gens de ce hameau perdu entre les nuages, mais curieusement il n’y avait aucun curé, aucun représentant de l’Eglise, pour accompagner le «défunt» allongé sobrement sur la table et reposant sur un drap à la propreté éclatante ourlée de broderies savantes et colorées…



Le cadavre rigidifié, objet de cette assemblée, se présentait dans toute sa raideur comme étant celui d’un matou à la robe noire et au ventre blanc dont le poids et l’envergure suggéraient jusqu’alors une vie bien ronde et assez comblée…



Il fallait vraiment être retiré du monde et des usages habituels de celui-ci pour se regrouper ainsi autour d’un chat dont les quatre pattes se dressaient vers le plafond comme des cierges éteints…



Tout étranger au lieu et à ses habitants se serait offusqué d’une telle situation, mais celle-ci n’avait et n’aurait d’autres spectateurs et acteurs que les résidents et eux seuls…



De toute évidence un tel comportement, une telle attitude totalement irrationnelle envers la gente féline, ne peuvent ordinairement qu’attirer l’incompréhension du commun des mortels, mais justement il ne s’agissait pas, en l’occurrence, d’un mortel commun !…



En effet, ce chat avait une histoire ; une histoire singulière mais commune à chacun des veilleurs…

Tous ceux et toutes celles, qui étaient si étrangement attablés en cet instant, avaient de bonnes, d’intelligentes, de très lucides raisons, pour être là et nulle part ailleurs en ayant pris soin, pour accompagner le mort de se vêtir comme il sied lors des grands événements qui ponctuent la vie humaine…



Ce chat avait été, sa vie durant, porteur de bienfaisance et de bienveillance…



Il avait su faire sourdre en chacun une fontaine généreuse et parfois insoupçonnée et cela s’était fait naturellement, peu à peu, au fil des jours, des nuits, des approches, des rencontres et des échanges…



Il avait eu cette faculté heureuse de décarapacer les plus endurcis, d’extérioriser les plus introvertis, d’arrondir les plus anguleux, d’humaniser les plus sauvages, d’apaiser les plus angoissés, de relier les plus solitaires, de solidariser les plus indifférents…



Cette assemblée insolite et fervente, difficilement imaginable, était son œuvre la plus aboutie…



Des enclavements obtus et des cloisonnements têtus qui régnaient lors de sa venue, il ne restait à cette heure plus de traces…

Ce que la parole, le geste, n’étaient plus capables d’accomplir, un chat l’avait réalisé en allant de l’un à l’autre et en tissant et retissant subtilement tous les liens dramatiquement et stupidement distendus…



Par sa seule présence, ses déplacements, ses visites quotidiennes, il était devenu une sorte de trait d’union reconstituant peu à peu une unité de vie et de rapports entre des individus reclus jusqu’ici dans leur passé, leur confrontation, leur rancoeur, leur médiocrité, leur peur, leur incompréhension et leur mésentente…



La nuit où le feu soudain embrasa les garrigues en s’étendant jusqu’aux portes du village, c’est lui qui donna l’alerte en miaulant de porte en porte et en ressoudant efficacement une communauté autour d’un péril commun…



Peu de temps après, il disparut et ce fut un branle-bas de toutes les âmes vives pour partir à sa recherche en battant minutieusement les environs à grand renfort d’appels…



Cela dura plus de deux jours et mobilisa toutes les ressources…

Chaque soir, le conseil se rassemblait pour décider à la majorité de la stratégie à adopter en envisageant toutes les possibilités et même les plus incertaines…



On ne mesura ni sa peine, ni sa sueur, ni son temps…



Les hommes inspectaient les recoins les plus difficiles, les femmes les endroits les plus familiers…



Les informations circulaient sans cesse de l’un à l’autre, de l’une à l’autre, entretenant l’espoir, raffermissant la combativité et l’investigation…

On ne peut pas imaginer une population plus soudée que celle qui fut en quête de son «chat»…

 

Heureusement, le «chat» refit son apparition à l’aube du troisième jour en reprenant le cours de sa tournée quotidienne et ce au plus grand soulagement de tous et de toutes…



Pour la circonstance, on décréta un repas en l’honneur du «chat» où chacun et chacune s’efforcèrent d’apporter le meilleur de ce qui pouvait se partager et pas seulement avec le «chat»…

Ce fut une réussite et les étoiles au ciel durent se réjouir de cette tablée joyeuse longuement attardée sous leurs auspices…



Aujourd’hui le «chat» n’était plus et le deuil s’étendait sur tout le hameau ; même les tourterelles, les ramiers, la chouette de la vielle tour, le merle soprano, s’abstenaient de roucouler, de hululer et de siffler l’opéra des hauteurs…



Beaucoup plus tard, tout ce petit monde fut de nouveau rassemblé dans l’ancien cimetière abandonné depuis…



La nature y a repris ses droits.

Le fer n’en finit pas de rouiller et les pierres se penchent et chutent l’une après l’autre.

Tout cet abandon est entouré de haies de lilas très prospères et, à la saison, de quelques orchis mauves du plus bel effet …



Dans un recoin de l’enclos, il est une tombe singulière qui ne porte graver sur la pierre que ces mots : le chat, mais ce avec une écriture appliquée et des caractères fort jolis ma fois…

 

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NOUVELLES Bran du

 

LE CHIEN (Noyers - Vallée du Jarbon)     A Fabienne



Nul ne savait d’où il était venu, mais il se tenait là, immobile, obstiné, têtu, bien décidé à demeurer ainsi tout le temps que durent les joutes de l’ombre et de la lumière…



Il avait roulé jusqu’ici comme, après la fonte des neiges, ces pierres qui dévalent du sommet vers la vallée. Comme elles, il ne bougerait plus d’un pouce…

Sa course s’arrêterait là…



Ce serait là également que se joueraient son destin et sa vie…

Quoi qu’il en soit, il accepterait la tombée du verdict : rejet ou adoption, qu’importe mais,

il faudra bien qu’on lui dise, une fois pour toute, si on veut ou non de lui…



C’est ainsi, dans cette exacte disposition d’esprit, que Philomène le trouva couché au milieu de sa cour face à la porte fermée…



Il faut dire qu’il n’avait, alors, guère plus de chair sur les os, qu’il sentait l’abandon et l’errance, qu’il était couvert de poussière, de puces, de tics et de boue…



Son allure était si peu engageante, qu’elle appelait plus le coup de balai ou l’injonction à déguerpir qu’un apitoiement bienvenu ou qu’une invitation à demeurer quelque temps…



Il faut très peu de chose parfois et en quelques secondes seulement pour qu’une vie bascule vers l’exclusion, l’isolement et la mort…



«- C’est à cause de ses yeux ; des yeux presque humains où se lisait bien plus que l’humain» dira-t-elle bien plus tard…



Elle avait plongé ses yeux à elle dans la profondeur de ses yeux à lui et ce, comme on plonge, en plein été, un seau au fond du puits et que remonte, à la surface, une eau fraîche et claire qui redonne de la vie à la vie…



Elle n’avait rien dit, n’avait fait aucun geste vers l’animal… Elle avait ouvert sa porte puis, elle était venue déposer une écuelle sur la margelle de l’escalier avant que de reprendre ses occupations habituelles…



Les yeux lourds avaient compris cela dans cet entendement que seuls les yeux humains et un peu plus qu’humains savent échanger entre eux, au-delà des paroles et du silence même…



Plus rien ne pressait, les nuages les plus sombres s’étaient retirés dans un pli du ciel masqué par l’azur…



Il referma les yeux et s’abandonna enfin à un repos paisible et profond, la truffe à même la pierre chaude…



L’écuelle pouvait attendre… Il était chez lui !…

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La flamme du petit moine : Bran du 30 12 2009 Au Val

 



 

C’est une vallée profonde, chaude ou humide selon la saison, l’eau serpente à travers la roche grise, les bambous couvrent toute la surface ou presque de cette terre peu cultivable…

 

A l’Est se tient une montagne assez élevée. Le soleil l’embrase quand les brumes se dissipent…

 



 

Au pied de cette montagne, taillées dans la pierre, se tient une marche puis une autre puis une autre encore ; neuf marches en tout, la dernière, beaucoup plus large, forme un palier puis ce sont neuf autres marches et ainsi de suite jusqu’à la quatre-vingt unième qui constitue le dernier et ultime palier en forme de terrasse.

 



 

A l’entrée se tient un toril, derrière le toril se tient le temple, près du temple se tiennent la cloche et les cordons…

 



 

Dans le temple se tient un autel, sur l’autel se tiennent les offrandes.

 



 

Aujourd’hui, l’offrande est dans une flamme, une seule, ardente, qui s’élève vers le ciel…

 



 

Lors, le ciel se penche sur la terre.

 

Il voit briller et danser la flamme ; la flamme nue qui brille et danse pour lui…

 

Le ciel est ému, le ciel est heureux, le ciel est content.

 

Sa lumière se fait plus vive, plus intense, plus radieuse encore qu’à l’ordinaire.

 

Elle enveloppe le sanctuaire et semble le caresser de son doux feu…

 



 

Ainsi tout se tient là, feu à feu né de la Braise immense et intense…

 



 

Dans le temple, il y a un petit moine, discret, en prière et méditant…

 

Un petit moine qui voit, écoute et entend, qui assiste en silence à cet événement…

 

Un petit moine qui voit ce qui s’élève et s’élève, par son esprit, identiquement…

 

Un petit moine qui voit ce qui descend et recouvre ; qui voit le bienfaisant et le bienveillant qui émanent de la riante lumière…

 



 

Le moine est ému, le moine est heureux, le moine est content…

 



 

Il a, sur sa peau nue, cette lumière, cette douce chaleur, pour vêtement…

 



 

Alors, le moine se lève puis redescend lentement les quatre-vingt une marches…

 



 

A chaque pallier, il se retourne vers le sommet et ouvre ses bras tel un orant…

 

Le vent qui passe par là en cet instant, entend :

 

«- Je suis, moi aussi, une flamme qui brille et qui danse»…

 



 

Le moine a disparu dans la vallée aux bambous… On ne la jamais revu depuis…

 



 

Cependant, s’il vous arrive d’allumer une bougie ; une bougie pour dire sincèrement, simplement, merci ; une bougie allumée en remerciement pour cette vie qui est la nôtre, pour cette vie que l’on partage avec les autres…

 

Soyez attentifs et regardez bien…

 

Il se peut que dans la flamme qui prie, dans la flamme qui brille, dans la flamme qui danse,

 

il y ait comme un sourire ; celui d’un petit moine, radieux, heureux et content !…

 

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03/08/2015
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