Les dits du corbeau noir

Impressions de voyage

Paris Brest, Decembre 2011       

Bran du

         
C’est un défilé incessant de champs, de bois, de forêts, de taillis, de bosquets, de clos, de monts, de vallées, d’habitats dispersés ou groupés, d’étangs, de marais, de rivières, de ruisseaux, de routes, de ponts, de talus et de haies, de hameaux, de villes et de bourgs, de poteaux, de silos, de châteaux, d’églises, de monastères, d’usines plus ou moins désaffectées, d’entrepôts, de zones industrielles, de granges, de hangars, de jardins potagers et ouvriers, de gravières, de carrières, de fermes isolées, de châteaux d’eau, de relais hertzien, de tas de fumiers avec ici et là des animaux parqués et quelques uns encore en pleine liberté….Voilà pour un inventaire « survolé » à la Prévert….(mais sans raton laveur !)


Ces paysages qui déroulent furtivement devant moi leur univers doivent beaucoup à l’homme qui les a longuement façonnés…. Ils traduisent une volonté farouche et marquée d’appropriation du territoire , une volonté de plus en plus affirmée de prendre possession de celui-ci, de l’imprimer d’une empreinte, de dominer l’espace géographique….Cela n’a cessé de progresser ainsi depuis que l’idée de « propriété » s’est durablement installée dans la boîte crânienne humaine !….


Pour cela il y a eu grande dépense, de songes, de sangs et de sueurs, de terribles dépenses parfois !…


Si l’on fait l’économie de la beauté et de la poésie des lieux et de ce qui les « anime spirituellement », il ne reste plus que des parcelles cadastrales et des annotations notariales dormant en de notables archives !…
C’est le « foncier », les plans d’urbanisation et d’aménagement des sols, les tracés autoroutiers…


C’est une nature asservie aux caprices du règne humain et découpée comme des gâteaux en part plus ou moins iniques !…


Est-il un brin d’herbe s’appartenant à lui-même ?…


La main mise est signifiée selon des codes élaborés qui ont force de loi… On reconnaît les traits tracés par l’homme sur les étendues répertoriées, les prairies, les clos, les champs, que des barbelés délimitent…. Des signes appropriés pour l’appropriation de l’espace….
La terre est bien ainsi couturée dans son appartenance à l’homme qui ne se sent pas du tout « amérindien » ne pouvant et ne voulant imaginer un instant qu’il puisse appartenir, lui, humain, à la Terre !….


Cette Terre cependant se nourrira de son corps une fois ses accaparements éphémère réalisés !…
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Mes yeux, mon regard, glisse par le travers de la vitre, sur les tissus urbains qui reprisent le vide jugé trop grand des campagnes….


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Comment lors le poète ne pourrait-il pas aimer cette écharpe de vent qui s’enroule où elle veut et comme elle veut en sautant au cou de ce qui s’en vient ; un vent qui n’appartient qu’à lui-même et fait du chemin son chemin ?…


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Nous avons « évangéliquement » soumis la Nature, nous l’avons « domestiquée » cette Sauvageonne… Nous avons éradiqué ce qui en elle nous était insupportable, intolérable, cette façon de défier la vie, de nous défier nous les hommes…. Nous avons exorcisé les peurs qu’elles engendraient… Nous l’avons « taillé » à notre convenance et subordonné à nos « bons plaisirs »…


Mais la gueuse trouve encore le moyen parfois de se venger de nos engeances !…
Nous avons fait de l’arbre un « bonzaï » dont nous prenons soin d’élaguer et de réduire les branches et racines afin qu’il reste dans les normes de nos conceptions sur la nature et qu’il reste ainsi sous notre étroite dépendance, esclave de nos idées sur la liberté et la croissance….
Le résultat est là : c’est à nous-mêmes et à l’humanité que nous avons réservé et entretenu un même traitement !….


Nous avons tronçonné, élagué, manipulé, amputé, l’Arbre de notre Vie !….
Comment pouvons-nous parler encore d’épanouissement, de croissance heureuse, de fructifications, de développement harmonieux et durable ?….


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Nous allons d’une gare à l’autre, de nœuds de concentration en nœuds de concentration de l’activité humaine soumise à des interactions de plus en plus complexes, contradictoires et inextricables…


La « question » la plus fondamentale et essentielle qui ne cesse de se poser est si énorme, si géante, si imbriquée, que la pelote sociétale n’offre plus d’alternatives de dénouement !….
Jeter la pelote me paraît de mise !….


Que chacun retisse le fil d’or de sa propre vie et retrouve cela dont il est primordialement et originellement tissus !…. Cela n’empêchera pas les patchworks d’amitié, de fraternité, de solidarité de se mettre en place bien au contraire…


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Je m’étonne qu’il subsiste encore en cette « traversée ferroviaire » du parcellaire national tant d’espace insoumis, tant de contrées ensauvagées, que peuvent reconnaître et lire mon cœur et mon esprit quand tout échappe aux conditionnements de l’appropriation et de l‘anthropocentrisme….


Comment l’homme aurait-il pu étendre ses emprises, ses prédations, sur la totalité du vivant ?
Ce n’est pas faute d’avoir essayé et d’essayer encore !… Mais comment « rentabiliser les saisons », asservir l’air, le vent, la lumière, les souffles, les respirations, les flux et les ondes, au point de les soumettre à notre entière dépendance, à notre soif insatiable, à notre faim d’ogre ?…


L’homme demeurera-t-il cet apprenti-sorcier, boursoufflé d’orgueil, de cruauté et de mensonge, source de toute souffrance et de tout malheur ?…


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De ma fenêtre je vois, de mes yeux enchantés et rebelles, le gui disséminé par les grives dans une rangée de peupliers, les corbeaux investir les terres fraîchement retournées, un rai de soleil illuminé une façade blanche, des trouées bleues parmi les arbres effeuillées, des pommiers délestés de leurs pommes, des lignes de crête secouant leur peau de mouton, un faucon crécerelle battant des ailes au-dessus d’un sang apeuré… je vois le printemps emblavé sous la poitrine de la Mère, des poules d’eau afférées aux rives d’une rivière, un merle soulever les feuilles d’un verger, des mouettes en mal de mer, ici et là des fumées… Et tout cela encore vivant, encore à se remuer parmi l’ossuaire de l’automne…


Le blé en herbe répand partout la bonne parole au sein des terres gelées…
Les fougères ne cessent de décomposer les chants enflammés de l’été…
Les ronciers, dos à dos, font les fiers ; les poils deviennent noirs sur les chairs…
La vie s’endort dans les terriers…


Et puis il y a la Lumière, profuse, généreuse, dense, indomptée ; celle qui nous délivre et nous libère, des sombres cahots où nous tenons enfermés nos gestes, nos rêves et nos pensées….
Je comprends mieux dans l’observance attentive, méditative, de cette clarté irradiante qui transforme tout ce qu’elle touche, les affres et terreurs que purent connaître nos très lointains ancêtres à l’idée d’être soudain et durablement privé de cette source de vie et d’espérance…
Je comprends d’autant plus cette nécessité impérative de célébrer cela, de le magnifier en des rites appropriés, de participer avec ferveur aux noces saisonnières, de se relier intimement de cœur, de corps et d’esprit avec cette fabuleuse ambassade de la vie…


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Par endroit , en quelques lieux de terre, alors que la vie semble être figée à l’approche de l’hiver, et que l’on pourrait croire l’espace par la vie même déserté, des ailes sont là pour nous rassurer ; des ailes sans cesse à tisser des liens entre le haut et le bas, le Sud, et le Nord, l’Est et l’Ouest, le levant et le couchant, l’étang et ses reflets, la distance et la proximité…
Tous les oiseaux sont des émissaires du mouvement de la vie….
Comment imaginer un ciel longuement orphelin de leurs vols ?….
Nos pensées aussi ont des rémiges et des plumes bien lissées….
Un ciel aussi attend nos envols !…


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La vie sans cesse est à l’ouvrage
Réparant tant qu’elle peut de l’humain les outrages…
Nous mourrons de mille façons mais plus sûrement et profondément en corps
d’une absence de « poésie » qui est cette capacité, cette aptitude, cette faculté de « faire » notre « métier » d’homme et de femme dans une dimension « ouvragée » faite de conscience, de désir, de connaissance et d’amour pour la vie elle-même et ce qui l’exprime et la louange de son mieux…
 
 



20/01/2012
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