Les dits du corbeau noir

Gil Jouhanard le bois de Païolive lecture et extraits

Gil Jouanard Le Bois de Païolive (extrait) Fata Morgana Editeur

(Sud de l'Ardèche – 07)



. Un conservatoire de "géopoésie" universelle, un labyrinthe sacré, désolé, sinistre, grandiose et envoûtant…

Une forêt plus authentique, plus mystérieuse, plus hantée que celle de Paimpont.

On s’y trouve instantanément plongé dans un espace libéré de l’emprise de la pesanteur au sein d’une capiteuse magie élémentaire, un foyer d’incandescence principielle…



Un méandre de forme où l’on se perd, au point de ne s’y retrouvé que transformé, métamorphosé, de cette même façon qu’on pouvait l’être autrefois quand les légendes avaient valeur historique et que l’alchimie s’accomplissait à ciel ouvert…



Ce territoire sauvage exerçait alors sur mon esprit une attraction magnétique et je n’étais, dès lors, plus que regard, ouïe, olfaction…

La civilisation prodigieuse des éléments m’investissait, m’irradiait, me faisait finalement imploser…



J’étais passé de «l’autre côté», et, d’une certaine façon, j’y suis resté…



Tout, dès lors, ne fait plus qu’attestations et confirmations du flux de sensations et d’intuitions qui m’avait envahi ce jour-là, ainsi que je vais essayer de le dire maintenant…

On ne pouvait s’empêcher de songer aux abords d’une cité engloutie, une sorte d’Ys avalée non pas par la mer, mais par les arbres…



Tout se prêtait à ce que ce bois, ces rochers, ces grottes, cet à-pic au-dessus de Chassenac se trouvassent reconnus par l’instinct religieux des premiers hommes, et sanctifiés, non pas comme une représentation, mais comme émanation active…

Révérer la grandeur à l’état brut du monde, celle qui ne nomme jamais les intuitions nées de l’abyssale densité de l’Enigme…



Tous ces dolmens, ces sanctuaires, lovés au cœur des chaos rocheux, ce tumulus rituel l’attestent : L’homme a toujours su, jusqu’à une date récente où il a tout oublié, que ce lieu était inspiré, était peut-être le temple gigantesque de la Croyance perdue, le Lieu de l’Eternel Retour…



Comment, dès lors, irait-on investir son sens aigu du sacré dans les discours ultra rationalistes des monothéismes petits-bourgeois quand l’évidence du Grand Mystère savait éclater si spontanément et si fort dans ce monde de célébration, sans cesse déférent à l’égard de la réalité du monde ? …



J’entrais chaque fois dans une transe contemplative qui, très réellement, très concrètement, m’élevait et me reliait jusqu’où et jusqu’à quoi ? Inutile de chercher à le savoir…

C’est le territoire de l’indicible, ou, si l’on veut, de l’informulable…



Il ne faut que très peu d’imagination fantasmatique veinée d’érotisme, pour se sentir en train de retourner, par le vagin terrestre, et à contre-courant, dans l’utérus tellurique, à l’origine de toute vie dans la voluptueuse atmosphère amniotique de l’inconscient matriciel…

 

Quelque chose très ancrée à l’écart de notre conscience nous y tire vers cet obscur de nous-mêmes où l’on cesse depuis toujours de savoir quoi que ce soit, mais où l’on éprouve, où l’on ressent, où l’on pressent, où l’on doit deviner…

Non seulement Merlin reste invisiblement pris dans la toile fine de l’air, mais, encore nul ne nous garantit que l’on échappera, soi-même, aux rets du maléfice…

Morgane, Morgane, où es-tu, parmi ces ombres, dans l’écheveau confus des racines entremêlées ?…



On s’y sent alors pénétré par cela même que l’on s’éprouve en train de pénétrer…

Les génies du bois ont un droit de préemption sur nos rêves, même les plus secrets.

Faisons confiance d’abord à notre voix et à notre mémoire anthologique, débordante de chants de toute tonalité, certains pour rire, d’autres pour pleurer…



J’entre en odeur de chèvrefeuille comme je suis entrés dans le bois, et comme aussi j’entrerais en moi-même, si je le pouvais… Du souvenir du bois, j’aurai fait ma méthode d’initiation; celle qui me donne accès spontanément, et presque sans le vouloir, à l’Autre Côté…

 

Que me manque-t-il?… L’amour ?

C’est vrai. Mais on le sent bien, l’abstinence est le secret de toutes les spiritualités accomplies et le manque affectif se transcende dans la poésie, nul ne l’ignore, les chants désespérés sont les chants les plus beaux…



C’est une leçon de poésie naturelle qu’on peut voir en ce lieu, en s’ouvrant aux sollicitations du monde constamment entrouvert…



De fait, le lieu ne peut éviter d’évoquer la célébration de quelques rites préhistoriques, violemment naturaliste, de ceux qui mirent initialement l’être humain en contact, en relation, en liaison (en religion) avec les forces inconcevables qui traversent l’univers…

Ce bois héberge le mystère de la création… la divinité absolue, définitive et parfaitement englobante…


C’était, de toute évidence tout ceci qui les entourait, qui naissait et croissait avec eux, qu’ils voyaient fleurir, fructifier, s’étioler, se faner, pourrir, tomber, se décomposer, disparaître à vue d’œil, puis ressurgir un jour, aussi fringant et savoureux que par le passé…

Le monde n’a jamais été ce qu’en on fait les humains, il valait mieux que ça…



Le bois de Païolive interdit à ceux qui le traversent de rester figés dans leurs certitudes et dans leur confort mental…

On y entre tels les apprentis prêtres d’Osiris entraient dans la fameuse chambre, qu’on ne traversait que mort pour en ressurgir plus vif que les vivants, initié, purifié, réveillé…

Chaque fois que l’homme détruira une parcelle de ce qui fit la grandeur de la terre, il se rapprochera un peu plus, un peu plus vite, de sa fin non pas seulement comme individu, mais en tant qu’espèce…



Le bois fonctionne à la façon d’une équation chimique, au sein de laquelle tout nous invite à nous dissoudre pour l’éternité…

On n’est pas seulement ailleurs au monde ; on est exactement ailleurs en soi, en soi-même…

On est cet ailleurs lui-même. On est tout regard et toute ouïe ; presque rien d’autre que cela : une écoute et un regard ; je ne saurais mieux dire.

 

C’est comme si l’on se préparait à naître enfin. Le bois serait ainsi une matrice où se fomenterait le miracle de notre renaissance.

C’était plonger dans un état de la réalité où survivre occupait poétiquement chacun des moments de la vie…

La marche exacte, le regard grand ouvert jubile et ouvre grand l’appétit de parole…

 

Après cela… Il y a plus de lumière, oui, vraiment, beaucoup plus de lumière»…

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15/07/2015
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